LETTRE DE BALTHAZAR (15)

de Porto do Praia (île de Santiago, archipel du Cap Vert)

à l'île de Fernando de Noronha (Brésil)

du Samedi 19 Juin 2010 au Lundi 28 Juin 2010

Le dernier paille en queue (ces oiseaux blancs à la queue caractéristique qui annoncent aux navigateurs dans les eaux tropicales et équatoriales les îles alors qu'elles sont encore invisibles, à plusieurs dizaines de milles voire plus d'une centaine de milles sous l'horizon) vient nous saluer et nous souhaiter bon vent avant que la nuit équatoriale n'étende son ombre.

Balthazar file cap au Sud à 8 ou 9 noeuds dans un alizé musclé (22 à 27 noeuds) sous grand voile à deux ris et génois tangonné avec quelques tours. Les isobares déformées localement par une dépression venant de Mauritanie viennent de faire tourner l'alizé du NE au NNW. A détangonner, empanner, retangonner et changer d'amure.

La stratégie est en effet de traverser la ZIC (Zone Intertropicale de Convergence des alizés de l'hémisphère Nord et de l'hémisphère sud) vers 23° de longitude W pour aller chercher les alizés de SE apparemment bien établis d'après les fichiers météo autour de la latitude 5°N, puis faire route au près bon plein ou petit largue si possible pour laisser à tribord les Rochers de St Pierre et St Paul avant de suivre une orthodromie (arc de grand cercle, plus courte distance d'un point à un autre sur une sphère) sur l'île de Fernando de Noronha. J'espère ainsi en me présentant à la sortie du Pot au Noir plus à l'Est qu'il y a deux ans négocier l'alizé de SE à une allure plus confortable et plus rapide dans ces mers formées. Cette stratégie est validée par les indications d'un voisin de ponton du Crouesty, Michel Pradignac, navigateur expérimenté, qui m'a gentiment proposé d' examiner les photos du satellite Meteosat et les bulletins détaillés de la NOAA que je ne peux recevoir à bord et qui m'indique par courriel que pour l'instant la ZIC est assez continue et ne révèle pas de trou de souris par où la franchir plus rapidement.

Nous avons appareillé du mouillage de Praia en fin de matinée ce Samedi 19 après avoir eu une surprise désagréable: une visite nocturne qui n'a réveillé aucun équipier. Le premier levé ce matin retrouve en effet la barre de blocage du panneau de descente posée par terre sur le tapis en bas de la descente. Nous ne réalisons pas tout de suite ce que signifie cette anomalie car il n'y a aucune trace d'effraction ou de forçage du panneau (costaud il est vrai). Un peu plus tard Eckard cherche partout sans succès son appareil de photo et doit se rendre à l'évidence: disparu. Il se trouvait comme mon Iphone, également volatilisé, dans le carré. J'ai du mal à comprendre comment sans aucun bruit des malandrins ont pu s'introduire dans le bateau. L'explication la plus probable est que l'un deux (un enfant peut-être) particulièrement souple et agile a pu se glisser par je ne sais quelle reptation dans un des hublots de ventilation du carré sous la capote. Passant la tête (André y parvient) puis une partie du corps la tête en bas il aurait pu se saisir sans bruit de la barre « protège maman » qui verrouille de l'intérieur les poignées de fermeture du panneau de descente. Chapeau pour l'exploit! Cela me rappelle ce que j'ai lu récemment: du temps des Guanches dans l'une des Canaries, les assassins étaient tués sans faiblesse mais les voleurs étaient respectés car cela était considéré comme de l'art; la philosophie était « soyez assez intelligents pour vous protéger des habiles voleurs ». C'est la leçon que je retiens en décidant dorénavant de fermer les panneaux concernés, plus larges que des hublots, en même temps que je pose le protège maman. Mais n'y aura-t-il pas des voleurs plus malins? GARCIA m'avait proposé un système plus sophistiqué d'alarme électronique que j'avais écarté. Au diable les (fausses) alarmes. Ce n'est après tout que le troisième vol (dont deux en Espagne) en près de 35 ans de bourlingue. Si Eckard n'avait eu la bonne idée de rester à bord pendant que nous visitions l'île pour rédiger la lettre de Balthazar, tâche qu'il a prise très au sérieux, nul doute que le larcin aurait été beaucoup plus important.

12°10'N 23°29'W . L'alizé a faibli cette nuit et nous marchons ce dimanche 20 Juin sous spi droit sur la route choisie. Avec un vent apparent tombé maintenant à 6 noeuds en moyenne la grande bulle colorée nous tire quand même à 5 noeuds sur l'eau, ou 5,5 noeuds sur le fond transportés par un courant favorable. A 11h15 ce matin Balthazar a parcouru ses 160 milles quotidiens depuis notre appareillage 24 heures avant. Nous sentons que la bande équatoriale approche: atmosphère chaude et moite, 31°C, mer à 28°C, atmosphère vaporeuse, hygrométrie 70%. Nous sommes déjà dans la bouilloire équatoriale.

Avant hier nous étions dans la montagne de Santiago, à plus de 1000m d'altitude. Francisco, jeune et sympathique capverdien parlant français nous faisait visiter avec fierté son île. Superbes panoramas de montagnes volcaniques semi-arides, semées d'Eucalyptus, d'acacias, de sisals (plantes grasses dont les capverdiens tirent des fibres végétales pour confectionner des cordes), profondes ribeiras (vallées de rivières sèches sauf à la saison humide qui ne dure que trois mois) parsemées de modestes champs de cannes à sucre et de bananiers, routes pavées étroites, villages et maisons dispersées un peu partout sur les pentes raides comme au fond des vallées, seulement desservies par des sentiers muletiers, gens pauvres mais propres, dignes et enjoués, vivants au milieu de leurs poules, de leur chèvres, de leurs ânes et de leurs cochons, nombreux enfants et adolescents en tenues d'écolier impeccables mangeant visiblement à leur faim. Nous admirons le courage de ces habitants vivant dans des conditions aussi difficiles, sans eau la plupart du temps (ils la transportent à dos d'hommes, de femmes ou d'enfants dans des jerrycans en plastique pour atteindre leurs villages escarpés), allant couper à la machette, dans des pentes excessivement raides, des broussailles piquantes et desséchées qui constituent le fourrage de leurs bêtes. Au pied d'un sentier pavé extrêmement raide conduisant à un hameau perché, là où il rejoint la modeste route principale où la prendra un car scolaire nous observons avec respect une jeune adolescente aux traits fins sortir un chiffon de son cartable et dépoussiérer ses pieds et ses chaussures.

Adieu Francisco, adieu Tonaka, bonne chance.

L'alizé s'est réveillé et nous filons ce Dimanche 20 après-midi à nouveau à 8,5 noeuds sous spi et sur route, bateau à plat, presque immobile, sous un dégradé de nuages dont les couleurs vont du sombre foncé au gris clair sur lesquelles se projettent les vives couleurs du spi. Nous sommes sur nos gardes et guettons l'arrivée d'un grain éventuel. Je rappelle bien aux équipiers la procédure pour rentrer le spi en urgence: le déventer par la grand voile en se mettant immédiatement tout près du vent arrière, choquer le bras, descendre la chaussette sur le spi dégonflé puis affaler la chaussette rapidement avec la drisse de spi en la pliant dans le sac à spi, s'occuper ensuite de ranger tangon et manoeuvres.

Le soir l'alizé tombe complètement et nous mettons en route le Perkins, certainement pour un long parcours au moteur pour traverser la ZIC (Zone Intertropicale de Convergence des alizés de NE et de SE le long de l'Equateur) que nous abordons maintenant.

Grand ciel bleu et vent quasi nul ce Lundi matin. Comme l'indique un bulletin de la NOAA (météo américaine) transmis par Michel Pradignac nous sommes proches d' un vortex avec pression relativement basse (1011 Hpa) et hygrométrie plus sèche (l'hygromètre après avoir atteint 75% est redescendu à 60%). Nous regrettons le vent mais pas le ciel bleu inhabituel dans ces parages. Au loin un gros porte conteneurs « Sealand Integrity » se balance à l'arrêt dans la houle. Intrigués car les porte conteneurs n'ont pas l'habitude de traîner en mer un appel de curiosité par VHF nous révèle qu'ils sont en train de changer une vanne déficiente. Honneur aux mécaniciens qui travaillent contre la montre dans la fournaise de la salle des machines pour changer un organe pouvant dépasser la taille d'un homme et certainement plusieurs fois son poids. Près de deux heures plus tard nous voyons sur l'AIS qu'il a repris sa route. Nous avons tous une pensée respectueuse pour notre ami et coéquipier (il embarquera à Buenos Aires pour la Patagonie et l'Antarctique) Maurice (Lambelin) qui a été officier mécanicien sur de gros pétroliers et a connu des situations difficiles à gérer. Honneur à la corporation des bouchons gras, comme les appellent d'une façon quelque peu moqueuse mais respectueuse les marins!

Vers 15h (TU-1) un zéphyr fait légèrement incliner Balthazar qui a conservé la grand voile haute. A arrêter le moteur et toute la toile dessus: 3 noeuds, puis un peu plus tard 3,5 noeuds et une heure après 5 noeuds vent faible de travers. Même le ventilateur qui rafraichit la salle des machines chauffée par le moteur encore chaud mais qui n'est plus refroidi s'est tu. Eckard déploie la ligne de pêche tandis que JP nous met dans le cockpit de la guitare classique espagnole. Les affaires reprennent, bientôt au déclin du soleil ce sera l' « happy hour » comme les anglosaxons désignent ce moment délicieux qui précède le coucher du soleil, au cours duquel la lumière devient dorée, les langues se délient, la chaleur cède et les verres trinquent.

Cette nuit le vent est tombé et une nouvelle fois la risée Perkins a été envoyée. Mais ce matin Mardi 22 Juin un vent moyen à faible de ENE est revenu qui nous emmène en route directe sur notre point de route de 5° de latitude Nord, 23° de longitude Ouest choisi pour négocier ensuite au mieux les alizés de Sud Est en faisant alors route directe sur les rochers St Paul et l'île de Fernando de Noronha. Avec une latitude actuelle de 7°27' nous n'en sommes plus qu'à 147 milles car notre route est plein Sud.

Le bateau est rouge de la tête de mât au liston, les espars, les antennes, les manoeuvres, l'accastillage, les voiles, le pont: la poussière extrêmement fine du Sahara et de l'archipel du cap Vert a progressivement tout recouvert, une ou deux petites ondées ayant précipitée cette poussière et renforcé sa couleur rouge marron. Vivement un puissant orage tropical pour nettoyer le pont et les voiles de notre fier coursier car il y a bien longtemps maintenant que nous n'avons pas abordé un ponton avec de l'eau en abondance au robinet (nous fabriquons notre propre eau douce à l'aide d'un dessalinisateur produisant 110 L/h, mû par le 220V du groupe électrogène; une à deux heures de groupe par jour suffisent, avec l'aide de l'éolienne et des 4 panneaux solaires pour équilibrer notre consommation d'eau et d'électricité). Il faudra attendre le ponton de la petite marina de Jacaré au Brésil pour parfaire ce nettoyage naturel.

Le gros orage tropical n'a pas tardé. Me voilà en pyjama d'été dans la nuit de Mardi à Mercredi, trempé comme une soupe dans cette douche tiède et torrentielle, venu prêter rapidement un coup de main à l'homme de quart, Michel (Glavany): le vent raisonnable associé me conduit à dérouler le génois et filer ainsi sous des trombes d'eau dans un noir d'encre: le pot au Noir, bien clair jusque là, nous rappelle son existence. Des éclairs grandioses illuminent par moments la nuit et les coups de tonnerre qui se rapprochent me conduisent à aller discrètement relever avec l'horloge atomique du GPS la marche du chronomètre de bord: en effet un impact direct pourrait nous priver de toute notre électronique, alors nous continuerions au sextant et au chronomètre (pour les non initiés une erreur de 4 secondes sur l'instant de l'observation donne une erreur d'un mille nautique sur la position). Une bonne heure après les choses rentrent dans l'ordre et ce matin BALTHAZAR reluit de propreté et les voiles ainsi que les manoeuvres sont bien dessalées et rincées. Mais l'équipage ravi est déçu d'apprendre de la bouche du capitaine qu'il n'échappera pas à la tâche de fourbir (mot marin pour astiquer) les inox de l'accastillage à Jacaré ou durant un moment de calme de la traversée.

5°N 23°W il est midi ce Mercredi 23 Juin. Le ciel est plus clair mais il continue à pleuvoir et le vent faible nous oblige à poursuivre au moteur pour échapper par le Sud à la petite dépression qui nous entoure et perturbe l'alizé de Sud Est pas encore bien établi. Arrivé à notre point de route nous virons cependant, route au 210°, pour commencer à nous rapprocher de la direction des rochers de St Paul que nous relevons au 235° et qui émergent de l'Océan juste sous l'équateur.

Le vent est rentré à 2h du matin, 20 noeuds plus. André, de quart, me réveille. A prendre 2 ris dans la grand voile sous le projecteur de pont, génois avec quelques tours et nous voilà partis cap à l'WSW au près. Espérons que le vent tienne et adonne pour prendre progressivement l'orientation SE normale qui nous permettrait de faire route directe. Le ciel s'est éclairci et les étoiles renaissent.

Ce soir la nature nous a composé une sanguine: des cirrus fins, des cumulus plus bas, un ciel splendide exprime avant la tombée de la nuit toutes les nuances du rouge, de l'orangé, du rose. La mer est calme et Balthazar avance en silence au près bon plein en suivant fidèlement les ondulations (la phrase n'est pas seulement poétique! Le pilote automatique a été réglé en mode vent et maintient ainsi le voilier à un angle choisi du vent apparent) de cet alizé de Sud Est léger en route directe sur l'île de Fernando de Noronha, avant garde du Brésil, qui n'est plus qu'à 450 milles de l'étrave. L'équipage savoure ce moment de paix où tout est en harmonie, le voilier, la mer argentée, le ciel où déjà apparaît une lune toute ronde, le vent alizé si régulier maintenant. J'éprouve la sensation imaginaire mais forte d'être emporté dans une capsule spatiale, sur l'immensité de l'océan et dans le vertige des étoiles qui nous entourent, loin des terriens. Un charme puissant et mystérieux s'empare de l'équipage qui se tait, emporté par la musique d'Albinoni et de Vivaldi.

Mais pour en arriver là (1°50' de latitude Nord) il avait fallu hier et cette nuit s'extirper difficilement de la ZIC et batailler à la voile puis au moteur contre un vent contraire exactement de bout sur notre route, accompagné d'un courant contraire de plus d'un noeud ( Ce courant, dit contre courant équatorial est pris en sandwich entre les courants équatoriaux entraînés vers l'Ouest par les alizés de NE et SE. Il est orienté vers l'Est dans une bande étroite habituellement centrée sur la latitude 6°N. Cette fois ci il était beaucoup plus au Sud et était accéléré en atteignant 1,5 noeud par ce vent contraire de SW). Comme on disait du temps de la marine à voiles : vent contraire, deux fois la route, trois fois le temps, quatre fois la grogne. Ce n'est que depuis ce Vendredi 25 Juin en milieu de journée que le courant a progressivement disparu, que le vent a progressivement adonné pour s'orienter au SE: comme nous le confirme les fichiers météo de ce soir l'alizé de SE est maintenant bien établi, sans être fort, et devrait nous emmener en route directe jusqu'au Brésil. Comme quoi le pire n'est jamais sûr!

Pendant que l'équipage dort j'écris ces lignes en ce quart de nuit paisible. Les notes cristallines et discrètes de la guitare classique espagnole (que j'ai mis sur les hauts parleurs du cockpit seulement) m'accompagnent. Je n'ai pas envie de terminer ce quart et le prolonge d'une bonne heure pour profiter de l'instant. L'homme de quart suivant en profitera en prolongeant ses rêves. Magie de la voile hauturière.

00°00' de latitude Nord ou Sud, 23°12' de longitude W Samedi 26 Juin de l'an de grâce 2010 à 17h12: nous franchissons l'Equateur cap sur l'île de Fernando de Noronha tiré par l'alizé de SE bien établi, entre près bon plein et petit largue, à l'allure rapide et confortable souhaitée. Quelques minutes avant le franchissement de la Ligne les équipiers apparaissent un par un dans le cockpit: Mimiche en jolie fille pulpeuse du Cap Vert, JP surmonté d'une coiffure Punk à la crinière multicolore, une lampe rouge flashant à la cuisse et un T shirt affichant une fille du cabo Verde aux formes rebondies, évoquant le maquereau de la donzelle, Eckard déguisé en pirate redoutable, Michel en élégant cheikh du sultanat d'Oman, André mimant Margareth Thatcher en tenue légère, et le capitaine en coiffure Sikh et lunettes noires: improbable équipage recruté dans les bas fonds du port de Nantes, de Tenerife ou du Cap Vert chantant à tue-tête dans un Karaoké irrésistible Jean-François de Nantes, la fille des cinq deniers, Hardi les gars vire au guindeau, allons pêcher la sardine..et bien d'autres morceaux de l'anthologie des chants de mer. Ils voient, et ce n'est pas dû au rhum à 59° du Père Labat, le soleil au Nord, le dessous des jupes des filles du Nord, bien d'autres phénomènes surprenants comme les dépressions et autres tourbillons tournant à l'envers...Comme dit la chanson: Faut avoir du courage pour entreprendre un si long voyage....Tout à l'heure apéritif amélioré aux excellentes gougères bourguignonnes au fromage préparées par Mimiche, rhum du Père Labat, et dîner au confit de canard et rustlis arrosé d'un Bordeaux rouge baron de l'Estac (le que c'est pour les Marseillais!).

Pour saluer l'évènement et pendant que j'écris rapidement ces lignes le pirate Eckard sort à la tombée du jour son troisième thon de 4 kilos. Il y aura donc du sushi tout frais à l'apéro tout à l'heure!

En début de nuit un oiseau noir au bec effilé avec des ailes étroites et longues, probablement un puffin fuligineux d'après le livre des oiseaux, vient voleter autour de l'arrière de Balthazar. Pas dégoûté et à moitié sonné d'avoir pris une bonne claque par les pales de l'éolienne il revient et fini par se poser à côté des antennes sur le portique arrière. Il trouvera une place plus confortable sur la housse d'un des larges rouleaux montés sur le balcon arrière, emmenés en prévision des mouillages ventés de Patagonie et de l'Antarctique et stockant chacun 100m d'aussière flottante dimensionnée à 7 tonnes (il y en a quatre, deux sur les balcons arrière, deux sur les balcons de pied de mât).

Nous voilà pour la durée de la nuit avec un passager clandestin. Le compagnon ou la compagne de ce couple vient également voleter mais sans se poser. Ce matin ils pêchent habilement à proximité du bateau: ils montent à une vingtaine de mètres au-dessus de la mer, soudain piquent en repliant leurs ailes puis font une ressource au ras de l'eau et remontent au bec un poisson volant que Balthazar fait décoller de son étrave. Malins ils ont compris que Balthazar pouvait non seulement leur offrir un perchoir pour la nuit mais également servir de rabatteur pour lever le gibier halieuthique dont ils ont besoin pour survivre! Qui raconte qu'il ne se passe rien en mer?

Ce Dimanche matin 27 Juin par 1°38'S et 29°13'W nous filons à 8 noeuds au petit largue dans l'alizé , cap à 15° au vent de Fernando de Noronha car nous attendons une rotation du vent qui refusera si nous n'avons pas constitué la marge nécessaire pour conserver l'allure confortable et rapide du petit Largue. Nous voyons notre premier chalutier, signe que les côtes ne sont plus très loin. Demain en soirée nous atteindrons l'île qui se lèvera sur l'horizon brésilien.

Nous avons une pensée pour ces malheureux passagers du Rio/Paris qui ont été précipités dans la mer non loin d'ici. Nous pensons aussi à ces héros volants du temps de l'Aéropostale qui partaient de Toulouse pour apporter le courrier postal d'Europe en Amérique du Sud. Avec des avions à la limite de leur rayon d'action, volant au niveau des nuages, redoutant les cumulonimbus et le Pot au Noir, ils traversaient au plus court de St Louis du Sénégal ou de Dakar à Natal, en faisant le point au sextant. Quand les vents étaient contraires ils posaient leurs machines aux moteurs brûlants et aux réservoirs à sec sur l'île de Fernando de Noronha, à quelques 250 milles nautiques de Natal, sur un terrain de fortune pour sauver le courrier, l'avion et le pilote. Quelles magnifiques pages de l'aventure aéronautique et de l'aventure humaine les Mermoz, Guillaumet, St Exupéry (qui nous les a si magnifiquement transmises dans Courrier Sud ) et leurs compagnons sous la férule de Daurat ont écrites! Quel sang froid, quelles compétences, quelle ténacité, quel sens de la mission! Marins entendez-vous un moteur au-dessus de vos têtes?

JP vient d'apercevoir l'île monter sur l'horizon ce Lundi matin. Depuis hier BALTHAZAR file tel un coursier sentant l'écurie. A l'allure rapide du vent de travers et aidé par le courant équatorial il file à plus de 9 noeuds de moyenne sur le fond dans un bel alizé. L'option Est a payé et nous a effectivement permis de négocier sur cette route l'alizé de SE à une allure rapide et moins gîtée. Allongé confortablement sur les coussins sous le vent du cockpit j'ai passé mon quart de nuit sans toucher aux écoutes, la tête dans les étoiles emplie de la rumeur du vent et de la mer argentée par une pleine lune.

A défaut de sambas les rythmes de la musique antillaise nous mettent dans l'ambiance de ces nouvelles contrées. Ce matin il pleuvait sous un gros nuage qui fit varier le vent de plus de 40°. Il fallut virer deux fois de bord en une vingtaine de minutes pour passer cette perturbation locale.

C'est l'heure des dauphins. Ils sont accourus nombreux saluer Balthazar et l'accompagner un bout de chemin. Eckard, se prenant pour un animateur du SeaWorld

de San Diego fait des grands moulinets avec ses bras. Aussitôt deux dauphins exécutent un double salto sous nos yeux émerveillés. Il paraîtrait, selon lui, que les dauphins sauraient corriger la réfraction de la lumière au passage de la surface de l'eau, et verraient ainsi très bien les signes du dompteur.....

Le soleil et le ciel bleu parsemé de balles de coton blanc sont revenus. Il est temps de regarder de plus près le guide nautique du circuit Atlantique Sud qui court de Capetown à la Patagonie, en passant par Ste Helen, et d'étudier le meilleur endroit où jeter l'ancre à l'abri de cette île inconnue, après avoir débordé les récifs et îlots qui la défendent au NE, là où nous l'abordons. A bien surveiller le sondeur pour vérifier le bon calage de la carte. A l'arrivée des dangers il ne faut plus en effet se fier au seul GPS mais aux repères physiques donnés par le sondeur, le compas de relèvement et le cas échéant, notamment de nuit, les échos du radar donnant des mesures de distances et de gisement précises. Le nombre d'épaves entraînées au fond des mers par une cartographie incertaine est en effet très élevé.

Gare à ne pas se laisser dépaler par les courants forts (1,5 à 2 noeuds) de l'alizé déviés par les îles, la ligne de sonde des 50m nous donnera la distance de sécurité pour déborder les récifs sous marins de Pontal de Macaxeira, doubler l'Ilha Rata et sa pointe Ouest malsaine, Quand je relèverai plein Sud vrai (attention ici la déclinaison atteint 20°- pour les cancres de la classe la déclinaison est l'écart angulaire local entre le Nord magnétique et le Nord géographique) le village de Vila dos Remedios je quitterai cette ligne de sonde plein sud géographique pour déborder les îlots de l'Ilha de Sao José et de l'Ilha de Fora ( je reconnaîtrai ce dernier car son sommet est blanchi par une quantité de guano déposé par une grande colonie d'oiseaux de mer). J'aurai alors la voie libre pour entrer en rade de la Baia de Santo Antonio et trouver l'endroit abrité pour mouiller. Où jeter l'ancre pour minimiser les ondulations de la houle de l'océan qui réussissent souvent à contourner les îles? Aurai-je le rayon d'évitage nécessaire? Le fond est indiqué de sable et de coraux. Il faudra oringuer ( frapper un bout solide au diamant de l'ancre, pour pouvoir la tracter par l'arrière en reculant au cas où l'ancre serait engagée sous un morceau de corail).

Tel est le soliloque du navigateur abordant une côte inconnue, soliloque qu'il répète secrètement plusieurs fois à la table à cartes en cherchant où peut se cacher la méprise ou le piège. Un navigateur qui veut vivre vieux avec son bateau et son équipage doit avoir la culture permanente du doute. Il doit donc, son soliloque n'est pas terminé mais je vous fais grâce des détails, ne pas se contenter d'une observation mais au contraire en permanence vérifier la cohérence de plusieurs observations, seule méthode pour éliminer une erreur de relèvement, d'identification d'un amer, de précision du trait de côte sur la carte ou de positionnement de la carte sur le géoïde...

L'approche d'une île inconnue après 10 jours de navigation océanique a toujours quelque chose de mystérieux et de magique. Tout à l'heure un trait sombre était apparu sur l'horizon, puis progressivement un archipel a émergé. Maintenant nous observons un relief mouvementé d'où se détache une grande aiguille effilée. L'archipel nous apparaît tel qu'il était apparu à Amerigo Vespucci (qui donna son nom aux Amériques) en 1503 avant qu'elle soit occupée pendant une longue période par des pirates. Où est le trésor caché? Où sont les restes des boeufs boucanés sur les plages? Vamos a ver comme disent nos amis espagnols.

Voici la colonne blanche du phare de l'île Rata. Après les paysages arides et semi désertiques du Cap vert nous apprécions les pentes vertes, boisées et inhabitées. Comme dit Eckard on ressent l'impression d'aborder l'île au Trésor.

La baia de San Antonio se découvre, bien abritée et aux eaux calmes et transparentes. Deux voiliers (un français, un argentin) sont au mouillage avec quelques bateaux de pêche ou de promenade locaux.

L'ancre tombe dans une eau cristalline à 14h15 par 3°50'S et 32°24'W.

Expédié de la baia San Antonio, île de Fernando de Noronha, au large du Nord Est du Brésil le Lundi 28 juin 2010

aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.

équipage de Balthazar: Jean-Pierre d’Allest, Eckard Weinrich, Michèle Durand, Jean-Pierre Merle, André Van Gaver, Michel Glavany.